Les douze nouvelles nouvelles. Arsène Houssaye

Les douze nouvelles nouvelles - Arsène Houssaye


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rel="nofollow" href="#ulink_e378e62a-7e4d-5d01-b7f3-908945a81838">Table des matières

      Il expira sur ces mots. Ce fut un vrai chagrin parmi ses amis, car c'était un des plus braves coeurs de la nouvelle génération: toujours gai, spirituel avant son malheur, c'est-à-dire avant sa passion,—avant son écurie.

      L'ami d'Arthur connaissait Mlle de Montaignac; il était si indigné du jeu qu'elle avait joué, il était si désolé de ce tragique dénouement, qu'il n'hésita pas à aller chez la grande coquette des sportsmen, non pas avec la tête de son ami sur un plat d'argent; mais avec toutes les colères comprimées d'un galant homme. On fit quelques façons pour le recevoir.

      Enfin, malgré les préparatifs de la noce, il pénétra dans le petit salon, presque dans le cabinet de toilette de Mlle de Montaignac. Aux premières paroles, elle se laissa tomber sur un fauteuil comme une femme qui s'évanouit; mais elle se remit, bientôt.

      —Votre ami, dit-elle en le prenant de haut, était un fou que j'ai voulu sauver de son néant. Il voulait jouer à la haute vie et n'y entendait rien du tout.

      —Pardon, mademoiselle, qu'est-ce que la haute vie?

      —Vous le savez bien: c'est la mienne, c'est la vôtre. C'est le High life.

      —Ah! oui, je comprends, c'est celle qui commence sur un break, qui se continue au pesage, qui s'épanouit au départ et à l'arrivée, qui enfin fait un tour de valse éperdue pour bien finir sa journée. J'oubliais: il y a aussi l'Opéra et le sermon comme hors-d'oeuvre. Eh bien! mademoiselle, je suis revenu de cette vie-là, et ce n'est pas ma faute si mon pauvre ami s'y est jeté la tête la première, parce qu'il vous aimait.

      —Il m'aimait! Voilà un mot hors de saison. Il m'aimait! mais tout le monde m'aime; je ne peux pas épouser tout le monde. D'ailleurs, vous savez bien qu'on n'aime plus.

      —Ah! oui, vous voulez dire que c'était bon au temps de l'âge d'or; mais aujourd'hui que nous sommes sous l'âge de l'or....

      Mlle de Montaignac eut un mouvement de dépit, car elle épousait des millions.

      —Enfin, monsieur, votre ami a fait une bêtise! S'il lui faut une larme, je la lui donnerai; mais, de grâce, brisons là.

      Elle s'était levée; l'ami d'Arthur se leva.

      —Je comprends, mademoiselle, il y a des courses aujourd'hui. Seulement, je dois vous dire encore un mot: mon ami m'a nommé son exécuteur testamentaire; voici le premier article de son testament:

      «Tu porteras ma tête sur un plat d'argent à Mlle Salomé de Montaignac.»

      Laure fit semblant d'éclater de rire.

      —Voilà qui est original et inattendu. Et que ferez-vous, monsieur?

      La voix de l'ambassadeur siffla comme un serpent.

      —Je remplirai mon rôle d'exécuteur testamentaire.

      Il sortit et salua avec des larmes et des lames dans les yeux.

       Table des matières

      Naturellement, la jolie valseuse d'Arthur ne retarda pas son mariage d'un jour.

      Le surlendemain, Sainte-Clotilde retentit de tous les chants d'allégresse.

      Les vingt duchesses étaient là pour s'amuser du spectacle: les reporters contèrent le menu et effeuillèrent, pour la curiosité des curieux toutes les fleurs d'innocence de la mariée. Mais ce qu'ils ne dirent pas, je vais le dire:

      Pendant la messe, une duchesse demanda à son sigisbée pourquoi Laure était si pâle et si émue, elle qui n'avait peur de rien. C'est que Mlle de Montaignac, jetant un rapide regard sur tous ceux qui étaient de la fête, avait reconnu Arthur Dupont, quoiqu'on l'eût enterré la veille.

      C'était bien lui: cravate blanche, redingote noire, lorgnon dans l'oeil, sourire sur les lèvres.

      —C'est singulier, dit-elle, quand on a une image dans la tête, on l'a dans les yeux. Mais, un moment après, comme son fiancé lui présentait l'anneau nuptial, elle poussa un cri, car elle reconnut dans son fiancé Arthur Dupont.

      C'était lui, toujours lui. Elle se détourna et laissa tomber l'anneau nuptial qu'il lui avait mis au doigt.—Vision! dit-elle en dominant son émotion.

      En effet, la figure du mort avait disparu sous celle du vivant.

      Laure eut une demi-heure de calme; mais, dans la sacristie, quand, tout le monde vint la féliciter, elle vit passer dans le premier groupe de ses amis Arthur Dupont, plus enjoué que jamais.—Ah! dit-elle, c'est une obsession!

      Après la messe, un lunch, avant que les époux prissent le train de Venise.

      Comment se fit-il qu'au milieu des violettes et des rosés-thé, sur un surtout sculpté et ciselé par un maître anonyme, elle vit la tête d'Arthur Dupont?

      Elle détourna les yeux; une seconde fois elle vit ce visage exsangue, les yeux ouverts. Il semblait qu'il la regardât avec une désolation railleuse.

      Elle ne put s'empêcher de dire à son mari:

      —Voyez donc!

      Mais elle ne vit plus que des rosés-thé et des violettes.

      Le soir, on coucha à Fontainebleau, où déjà les attendaient le valet de chambre et la femme de chambre.

      On avait fait un grand feu dans une chambre à coucher, qui portait le nom de chambre nuptiale, parce qu'elle a abrité je ne sais combien de jeunes épousées. Ah! les horribles chambres nuptiales que ces salles d'auberge que choisissent aujourd'hui les mariés de haut parage, ceux-là qui ont des hôtels et des châteaux!

      Mlle de Montaignac se résigna à la mode, tout en regrettant son adorable cabinet de toilette, qui eût empêché Eve d'écouter le serpent. Elle se déshabilla lentement, comme une jeune fille qui fait tomber à ses pieds, une à une, deux par deux, toutes ses illusions.

      Laure avait oublié les visions funèbres quand, tout à coup, elle entendit marcher derrière elle. La chambre était dans le demi-jour; elle se retourna.

      —Ah! s'écria-t-elle avec terreur.

      C'était Arthur, toujours Arthur; il venait, souriant, une fleur d'oranger à sa boutonnière.

      Laure s'était jetée de côté, plus morte que vive; mais le mort souriait toujours.

      Il remua les lèvres, mais il ne parla point.

      La mariée, dans l'épouvante, avait mis ses mains sur ses yeux. Quand elle les rouvrit, elle reconnut que ce n'était plus Arthur. Son mari lui prit doucement la main et l'appuya sur son coeur. «Ah! j'ai peur, j'ai peur, dit-elle.»

      Les bougies s'éteignirent. La femme de chambre, l'oreille à la porte, entendit, par intermittences, ces paroles de terreur passionnée: «O mon ami, aimez-moi toujours, reprenez-moi dans vos bras!»

      Mlle de Montaignac ne voulut pas s'appeler Mme Dupont, mais celle de ses amies qui m'a conté l'histoire m'a dit en riant: «Arthur lui apparaît si souvent la nuit que son premier enfant sera un Dupont!»

       Table des matières

      


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