Han d'Islande. Victor Hugo

Han d'Islande - Victor  Hugo


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aiguillettes de colonel, qui ne se concilient guère vraiment avec la barrette de cardinal.

      – Tant mieux, répondit Schumacker. Puis, après une pause, il ajouta, secouant la tête comme s'il eût vu sa vengeance devant lui:– Quelque jour peut-être on lui fera un carcan du noble collier, on lui brisera sur le front sa couronne de comte, on lui battra les joues de ses aiguillettes de colonel. Ordener saisit la main du vieillard.

      – Dans l'intérêt de votre haine, seigneur, ne maudissez pas le bonheur d'un ennemi avant de savoir si ce bonheur en est un pour lui.

      – Eh! mais, dit le lieutenant, qu'importent au baron de Thorvick les anathèmes du bonhomme?

      – Lieutenant! s'écria Ordener, ils lui importent plus que vous ne pensez....– peut-être.– Et, poursuivit-il après un moment de silence, votre fameux mariage est moins certain que vous ne le croyez.

      – Fiat quod vis, repartit le lieutenant avec une salutation ironique; le roi, le vice-roi et le grand-chancelier ont, il est vrai, tout disposé pour cette union; ils la désirent, ils la veulent; mais puisqu'elle déplaît au seigneur étranger, qu'importe le grand-chancelier, le vice-roi et le roi!

      – Vous avez peut-être raison, dit Ordener d'un air sérieux.

      – Oh! sur ma foi!– et le lieutenant se renversa sur le dos en éclatant de rire,– cela est trop plaisant. Je voudrais pour beaucoup que le baron de Thorvick fût ici pour entendre un devin aussi bien instruit des choses de ce monde décider de sa destinée. Mon docte prophète, croyez-moi, vous n'avez pas encore assez de barbe pour être bon sorcier.

      – Seigneur lieutenant, répondit froidement Ordener, je ne pense pas qu'Ordener Guldenlew épouse une femme sans l'aimer.

      – Eh! eh! voilà le livre des maximes. Et qui vous dit, seigneur du manteau vert, que le baron n'aime pas Ulrique d'Ahlefeld?

      – Et, s'il vous plaît, à votre tour, qui vous dit qu'il l'aime?

      Ici le lieutenant fut entraîné, comme il arrive souvent, par la chaleur de la conversation, à affirmer un fait dont il n'était pas sûr.

      – Qui me dit qu'il l'aime? la question est amusante! J'en suis fâché pour votre divination; mais tout le monde sait que ce mariage n'est pas moins un mariage de passion que de convenance.

      – Excepté moi, du moins, dit Ordener d'un ton grave.

      – Excepté vous, soit; mais qu'importe! vous n'empêcherez pas que le fils du vice-roi ne soit amoureux de la fille du chancelier!

      – Amoureux?

      – Amoureux fou!

      – Il faudrait en effet qu'il fût fou pour en être amoureux.

      – Holà! n'oubliez pas de qui et à qui vous parlez. Ne dirait-on pas que le fils du comte vice-roi n'a pu s'éprendre d'une dame sans consulter ce rustaud?

      En parlant ainsi, l'officier s'était levé. Éthel, qui vit le regard d'Ordener s'enflammer, se précipita devant lui.

      – Oh! dit-elle, de grâce calmez-vous; n'écoutez pas ces injures; que nous importe que le fils du vice-roi aime la fille du chancelier? Cette douce main posée sur le coeur du jeune homme en apaisa la tempête; il abaissa sur son Éthel un regard enivré, et n'entendit plus le lieutenant qui, reprenant sa gaieté, s'écriait:– La damoiselle remplit avec une grâce infinie le rôle des dames sabines entre leurs pères et leurs maris. Mes paroles étaient peu mesurées; j'oubliais, poursuivit-il en s'adressant à Ordener, qu'il existait entre nous un lien de fraternité, et que nous ne pouvions plus nous provoquer.

      – Chevalier, donnez-moi la main. Convenez-en, vous aviez aussi oublié que vous parliez du fils du vice-roi à son futur beau-frère, le lieutenant d'Ahlefeld.

      À ce nom, Schumacker, qui avait tout observé jusque-là d'un oeil d'indifférence ou d'impatience, s'élança de son siège de pierre en poussant un cri terrible.

      – D'Ahlefeld! un d'Ahlefeld devant moi! Serpent! comment n'ai-je pas reconnu dans le fils son exécrable père! Laissez-moi paisible dans mon cachot, je n'ai point été condamné au supplice de vous voir. Il ne me manque plus, comme il l'osait souhaiter tout à l'heure, que de voir le fils de Guldenlew près du fils d'Ahlefeld!– Traîtres! lâches! que ne viennent-ils eux-mêmes jouir de mes larmes de démence et de rage? Race! race abhorrée! fils d'Ahlefeld, laisse-moi!

      L'officier, d'abord étourdi de la vivacité de ces imprécations, retrouva bientôt la colère et la parole.

      – Silence! vieil insensé! auras-tu bientôt fini de me chanter les litanies des démons?

      – Laisse, laisse-moi! poursuivit le vieillard, et emporte ma malédiction, pour toi et la misérable race de Guldenlew qui va s'allier à la tienne.

      – Pardieu, s'écria l'officier furieux, tu me fais un double outrage!

      Ordener arrêta le lieutenant, qui ne se connaissait plus.

      – Respectez un vieillard dans votre ennemi, lieutenant; nous avons déjà des satisfactions à nous rendre, je vous ferai raison des offenses du prisonnier.

      – Soit, dit le lieutenant, vous contractez une double dette; le combat sera à outrance, car j'aurai mon beau-frère et moi à venger. Songez qu'avec mon gant vous ramassez celui d'Ordener Guldenlew.

      – Lieutenant d'Ahlefeld, répondit Ordener, vous embrassez le parti des absents avec une chaleur qui prouve de la générosité. N'y en aurait-il pas autant à prendre pitié d'un malheureux vieillard à qui l'adversité donne quelque droit d'être injuste?

      D'Ahlefeld était de ces âmes chez qui on éveille une vertu avec une louange. Il serra la main d'Ordener, et s'approcha de Schumacker, qui, épuisé par son emportement même, était retombé sur le rocher dans les bras d'Éthel éplorée.

      – Seigneur Schumacker, dit l'officier, vous avez abusé de votre vieillesse, et j'allais peut-être abuser de ma jeunesse, si vous n'aviez trouvé un champion. J'étais entré ce matin pour la dernière fois dans votre prison, car c'était pour vous dire que désormais vous pourriez rester, d'après l'ordre spécial du vice-roi, libre et sans gardes dans le donjon. Recevez cette bonne nouvelle de la bouche d'un ennemi.

      – Retirez-vous, dit le vieux captif d'une voix sourde.

      Le lieutenant s'inclina, et obéit, intérieurement satisfait d'avoir conquis le regard approbateur d'Ordener.

      Schumacker resta quelque temps les bras croisés et la tête courbée, enseveli dans ses rêveries; tout à coup il releva son regard sur Ordener, debout et en silence devant lui.

      – Eh bien? dit-il.

      – Seigneur comte, Dispolsen est mort assassiné.

      La tête du vieillard retomba sur sa poitrine. Ordener poursuivit:

      – Son assassin est un brigand fameux, Han d'Islande.

      – Han d'Islande! dit Schumacker.

      – Han d'Islande! répéta Éthel.

      – Il a dépouillé le capitaine, continua Ordener.

      – Ainsi, dit le vieillard, vous n'avez point entendu parler d'un coffret de fer, scellé des armes de Griffenfeld?

      – Non, seigneur.

      Schumacker laissa tomber son front sur ses mains.

      – Je vous le rapporterai, seigneur comte, fiez-vous à moi. Le meurtre a été commis hier matin. Han a fui vers le nord. J'ai un guide qui connaît ses retraites, j'ai souvent parcouru les monts du Drontheimhus. J'atteindrai le brigand. Éthel pâlit. Schumacker se leva; son regard avait quelque chose de joyeux, comme s'il comprenait encore la vertu chez les hommes.

      – Noble Ordener, dit-il, adieu.– Et levant une main vers le ciel, il disparut derrière les broussailles.

      Quand Ordener se retourna, il vit, sur le roc bruni par la mousse, Éthel pâle, comme une statue d'albâtre sur un piédestal noir.

      – Juste


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